Dans ses « Editoriaux » l’EREMIP expose des questions d’éthique d’actualité dans les domaines de la Vie et de la Santé.

Parfois ils sont remplacés par des « Opinions libres » n’engageant que leur auteur.

Sous le titre « Mise au point » l’EREMIP propose de considérer ces sujets à partir de domaines de réflexions spécifiques dans un objectif pédagogique.


Éditorial    

La crédibilité de l’information scientifique face au public

De Médiator en glyphosate ou Levothyrox, de l’annonce récurrente de traitements miracles du cancer au projet de greffe de tête, le public ne sait à quel saint se vouer…Les découvertes scientifiques, les innovations technologiques dans toutes les disciplines, sont accueillies avec de plus en plus d’appréhension et de méfiance, surtout lorsqu’elles viennent s’impliquer dans les questions quotidiennes de santé .

L’épisode du sang contaminé, les tergiversations sur la sécurité nucléaire ou  le réchauffement climatique devraient convaincre les scientifiques que l’intégrité de leurs travaux et la fiabilité de leurs publications sont la condition indispensable de la confiance de la société, et donc de leur responsabilité dans la construction de son avenir.

L’actualité le confirme : le bien-fondé des vaccinations, les effets secondaires des médicaments, l’utilisation intempestive de certains produits à usage agricole ou agro-alimentaires, les  théories économiques divergentes, le statut juridique des robots… font l’objet de débats nationaux et internationaux.

Quelle place et quelle responsabilité les media engagent-ils dans les erreurs ou les fantasmes nés dans l’esprit du public ?

Des liens d’intérêts sont-ils susceptibles de compromettre la loyauté et l’indépendance des scientifiques et des professionnels ?

Comment les citoyens peuvent-ils développer leur esprit critique pour  se forger une opinion ?

Ces réflexions et questions qui concernent chacun trouveront ici des éclairages  à travers des « libre-propos » sous des regards divers, scientifiques, juridiques, ou philosophiques.

Le Comité éditorial

 


Libre-propos

 

Intégrité scientifique et éthique de la recherche

Silence…recherche. L’exploitation des mégadonnées, l’intelligence artificielle, les robots, les nanotechnologies sont sortis des laboratoires à l’insu de la société !

Manque de fiabilité des experts et conflits d’intérêts d’un côté ou crainte des impacts humains et financiers et culture du risque zéro de l’autre ? Hormis  les salutaires débats d’experts, les conclusions d’études scientifiques sont accueillies par le public (lorsqu’elles sont publiées) parfois avec un scepticisme qui laisse place aux contrevérités, ailleurs avec un enthousiasme irréfléchi, fruit des effets d’annonce et de la course à la notoriété.

« La qualité et la fiabilité de la production scientifique dépendent de l’intégrité de leurs auteurs. C’est sur elle que se fonde la société de la connaissance pour, en un mot, croire à la science. » (P. Corvol)

La recherche sort des coulisses. Le monde scientifique souhaite depuis plusieurs années prendre sa part du problème, convaincu que le public doit pouvoir faire confiance aux scientifiques et utiliser en libre accès (sauf exception justifiée) les informations issues de leurs recherches.

Ainsi dès 1998, l’INSERM publie les « recommandations de la mission de réflexion sur l’intégrité scientifique » qui aboutira à la création de la Délégation à l’Intégrité Scientifique (DIS).

La Charte Européenne de 2005 précise que « les chercheurs sont des spécialistes travaillant à la conception ou à la création de connaissances, de produits, de procédés, de méthodes et de systèmes nouveaux et à la gestion des projets concernés. » En conséquence « Les chercheurs devraient veiller à ce que leurs activités de recherche soient portées à la connaissance de la société dans son ensemble de telle sorte qu’elles puissent être comprises par les non-spécialistes, améliorant ainsi la compréhension de la science par la société »  (Lien)

En 2010, la Déclaration de Singapour rédigée lors de la 2ème Conférence Mondiale sur l’intégrité scientifique affirme que « la valeur et les bénéfices de la recherche pour la société sont totalement dépendants de l’intégrité en recherche. » Cette déclaration internationale propose aux chercheurs du monde entier quatre principes et quatorze responsabilités qui doivent entourer leurs travaux (http://www.singaporestatement.org/statement.html) :

  • Honnêteté dans tous les aspects de la recherche
  • Conduite responsable de la recherche
  • Courtoisie et loyauté dans les relations de travail
  • Bonne gestion de la recherche pour le compte d’un tiers

Le groupe ALLEA (All European Academies) publie en 2011 le European Code of conduct for research integrity

C’est le comité d’éthique du CNRS (COMETS) qui, en 2015, rédige la Charte nationale de déontologie des métiers de la recherche, dont l’objectif est « d’expliciter les critères d’une démarche scientifique rigoureuse et intègre, applicable notamment dans le cadre de tous les partenariats nationaux et internationaux. »

Ces principes sont :

  • Respect des dispositifs législatifs et réglementaires
  • Fiabilité du travail de recherche
  • Communication (apports antérieurs et propriété intellectuelle)
  • Responsabilité dans le travail collectif
  • Impartialité et indépendance dans l’évaluation et l’expertise
  • Travaux collaboratifs et cumul d’activités (soumis à déclaration)
  • Formation (qui inclue les règles de déontologie)

La charte a été signée par de nombreuses institutions nationales de la recherche, associées à la Conférence des Présidents d’Universités et à l’AP-HP.

L’intégrité scientifique est renforcée. Début 2016, T. Mandon, Secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, charge P. Corvol de «  proposer des mesures opérationnelles pour renforcer encore l’intégrité scientifique en France » et de « formuler des recommandations concernant l’activité de recherche afin de faciliter la mise en œuvre des bonnes pratiques d’intégrité scientifique…. »

Ce rapport Corvol, après un état des lieux de l’organisation de la recherche en France et à l’étranger, remet au ministre seize propositions visant à encadrer la formation et le travail des chercheurs par la mise en œuvre de la charte nationale d’intégrité scientifique.

L’OFIS, Office Français d’Intégrité Scientifique, est créé en mars 2017, pour «assurer un rôle d’observatoire et de référence pour toutes les questions relatives à l’intégrité scientifique. »

Former et responsabiliser les chercheurs à ces nécessités. Enfin, à la même date, le comité d’éthique du CNRS et la Conférence des Présidents d’Université publient un Guide pour pratiquer une recherche intègre et responsable « destiné à tous les acteurs de la recherche, quels que soient leur appartenance disciplinaire, leur niveau de responsabilité et leur statut. Il vise aussi à répondre aux questions que peuvent se poser les étudiants de master et doctorants sur de nombreux aspects de leur activité et à leur donner quelques pistes pour la pratiquer de manière responsable. Le guide devrait aussi fournir une aide à tous ceux qui sont concernés par la pratique des métiers de la recherche lorsqu’ils rencontrent des manques à l’intégrité scientifique ou sont confrontés à des dilemmes éthiques ».

De l’intégrité scientifique à l’éthique de la recherche.

La distinction doit persister entre l’éthique de la recherche, objet de débats indispensables, et l’intégrité scientifique qui n’en est qu’un aspect, fondamental, mais qui « ne se discute pas ». (P. Corvol)

Les comités d’éthique mis en place dans la plupart des institutions scientifiques ou écoles d’ingénieurs se sont attribués pour mission d’étudier les « rapports entre les sciences et la société ». En effet si l’accroissement de la connaissance doit rester l’objectif premier de la recherche, on ne peut éluder la question du bien-fondé de ses applications et de ses ambiguïtés éventuelles : toute innovation qui devient possible est-elle souhaitable pour la personne et pour la société ? Non pas la précaution vécue comme un frein, mais la prudence pour prévenir les dérives.

Quelle peut être dans les faits l’indépendance des chercheurs dont les laboratoires sont souvent financés par l’industrie ? Quel crédit reconnaitre aux expertises dont les auteurs ont inévitablement des liens d’intérêt, au moins intellectuels, avec l’objet ou le demandeur de leur expertise ? La constitution pluridisciplinaire de ces comités est sans doute une des voies vers la réflexion et la transparence d’une éthique explicite pour permettre une évaluation bénéfices/risques concomitante des recherches, mise ensuite à la disposition des décideurs.

Quant aux recherches impliquant la personne humaine, elles sont toutes soumises, bien sûr au consentement de la personne, mais également à l’avis préalable scientifique, juridique, méthodologique et éthique d’un Comité de Protection des Personnes avant d’être autorisées par l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM). La pluridisciplinarité y est statutaire, incluant des représentants des usagers du système de santé, des psychologues, des juristes et des soignants, qui apportent leurs concours aux spécialistes de la recherche médicale.

Depuis la publication de la loi Jardé et de ses récents décrets d’application, seules resteraient dans le champ des CERNI (Comité d’Éthique sur les Recherches Non-Interventionnelles) les recherches non-interventionnelles rétrospectives (dossiers ou données, échantillons biologiques existants) ce qui ne manque pas de créer des problèmes d’application tant pour les promoteurs que pour ces comités…

La désinformation, l’influence des lobbies, ou au mieux le silence, font le lit de l’obscurantisme : les usagers et en amont les décideurs, doivent pouvoir disposer d’informations validées, pertinentes et intelligibles sur la nature et les applications des nouvelles technologies particulièrement dans le domaine de la santé.

« Si, à la limite, on peut admettre que la science appartient aux seuls hommes de science, l’éthique des conséquences de la science appartient à tous les citoyens ».

Didier Merckx